Mon village 2 ….. Jours de Kabylie de Mouloud Feraoun

 

Vous trouverez ici une lecture de la seconde partie du chapitre 1 (Mon village) de  » Jours de Kabylie ». Vous apprécierez la langue de conteur de Mouloud Feraoun, et vous y trouverez son amour des hommes et des femmes de cette contrée. La vie, le voyage, la terre, tout y est si savoureux !

Lorsque les gens qui arrivent tout droit de Paris descendent du taxi qu’ils ont loué pour éblouir les femmes, toutes les portes de toutes les maisons s’entrouvrent et les regardent passer. C’est comme si le village avait des centaines d’yeux ou s’il était transformé, lui-même, en un œil gigantesque qui vous lorgne narquoisement de ses mille facettes.

Mes ruelles, vous les trouvez étroites et sales ? Je n’ai pas besoin de m’en cacher. Je vous ai vus tout petits et bien contents d’y barboter comme des canetons malpropres. Passez ! Là, c’est votre Djemaa. Bien entendu, elle vous semble grotesque et vaine. Ce n’est pas la place de l’Etoile ?  Savez-vous comment je vous imagine place de l’Etoile ? À peu près comme vous voyez ce petit chat craintif quand il traverse votre Djemaa remplie de garnements. Votre gourbi est trop petit ? Vous oubliez qu’il est à vous, plein de toutes les présences passées, plein de votre nom, de vos anciens espoirs, témoin de vos rêves naïfs, de votre bêtise, de vos souffrances. Soyez modestes voyons ! Vous serez très bien ici, vous verrez, c’est moi qui vous le dis …..

Ah ! C’est  toi encore ? Pas tant de façons, va ! Tu ne me déranges pas … rentre chez toi en vitesse. C’est au bout, là-bas, le quartier des Aït-Flane, la ruelle la plus longue, la plus étroite, celle où les maisons ressemblent à des cages aux barreaux de bois parce que  chacun a tenu à s’isoler derrière une cloison de piquets. Je sais que tu n’es pas fier. Tu peux lorgner mon « agoudou » et constater qu’il a raisonnablement grossi. Tu verras aussi la murette qui protégeait la maison de votre vieille voisine : elle s’est effondrée l’hiver dernier, mais on l’a rafistolée à l’aide de roseaux… Ne t’inquiète pas, il y a encore assez de boue dans les rues pour maculer tes chaussures cirées et même le bas de ton pantalon. Pas seulement de la boue, d’ailleurs. Quand tu viendras t’asseoir sur les dalles de la Djemaa…..

Il me murmure ces petites méchancetés d’un ton si amical qu’il réussit chaque fois à me troubler. Alors, il se tait sur un bout de phrase et me laisse tranquille. Mais mon trouble, je le lui cache et je lui dis avec malice :

Tu radotes, vieux père ! J’ai bien remarqué que tu te modernises. Cette route arrive au cimetière, on l’a retouchée aussi. Ce n’est pas mal. Elle est de bonne largeur et caillassée. Tu en es un peu fier, avoue-le. Voilà un garage qui n’existait pas l’an dernier. Et à côté, il y a un pressoir à huile, ainsi qu’un moulin à grain avec son bruit de motocyclette. On m’a parlé encore d’une boulangerie ayant pétrin mécanique. Tu te motorises à présent, tu prends de l’allure ! Ce sont les ordures qui te tracassent ? Au fond, il y en a partout, des ordures. En ville plus qu’ici. Là-bas, c’est caché. On ne voit rien, mais cela empeste davantage. L’air y est malsain, c’est la vérité. Console-toi vieux père !

Nos efforts ne pourront jamais changer tout à fait ton visage. Nous l’enlaidissons, peut-être, par nos tentatives et nos imitations. Tu as la couleur de la terre, tu es fait de terre. La terre est saine, modeste et pure comme une paysanne pauvre, mais de bonne naissance. Pour te donner un autre visage, il faudrait te raser, te supprimer, transporter tes cendres ailleurs et essayer de rebâtir sur ces cendres. En fait, tu cesserais d’exister et nous de t’aimer.

Alors pourquoi te fâcher et nous mal accueillir ? Y a-t-il meilleure preuve d’attachement filial que nos retours entêtés ? Tu doutes que nous tenions à toi ? Mettons que nous sommes liés à toi et toi à nous, solidement, et que nous ne pouvons nous renier.

Ceux qui t’oublient -tu ne l’ignores pas – ne peuvent faire autrement que de t’oublier ; ils sont dans leurs meilleurs jours, c’est pardonnable après tout. Ils en arrivent à douter de ton existence et ce doute leur fait du bien. Si tu voyais leur aisance en pleine civilisation, tu t’effacerais timidement, tu voudrais te cacher sous terre. Ils te font honneur !

Viennent les moments difficiles : les dettes, la maladie, la misère, la vieillesse – on ne peut tout prévoir – et ils se disent, ces braves gens, que l’heure du retour a peut-être sonné. Ils se retrouvent une mémoire excellente pour tout ce qui te touche. Leur cœur s’attendrit. Et, du moment qu’ils ont besoin de toi, ils se remettent à t’aimer. Puis un beau soir, ils débarquent pour reprendre la place que tu leur as fidèlement réservée. Souvent, d’ailleurs, cette place n’est qu’un trou oblong, là-bas, au terme du voyage ; là où aboutit la route carrossable et où nous finirons tous un jour. Une petite tombe qui se confondra avec toutes les autres parce qu’elle ne portera aucune inscription et que, dès le premier printemps, elle se couvrira aussi de graminées toutes frêles et de pâquerettes toutes blanches.

« agoudou » : dépotoir / décharge d’ordure /tas de fumier

« djemaa » : assemblée d’hommes où se prennent les décisions du village.

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