Mon village (1) – une lecture redécouverte de Jours de Kabylie

Mouloud Feraoun, une plume forte, si expressive et si simple, dans une langue française qui colle au contexte si spécifique de ces « Jours de Kabylie. C’est une lecture rafraichissante qui vous transporte entre le roman et le conte. Peut-on prêter à un village un point de vue singulier et la capacité à l’exprimer ? Bonne lecture et bonne écoute.

Je ne suis pas de ceux qui détestent leur village. j’ai pourtant bien des raisons de ne pas en être fier. Il sait que j’ai voyagé et vécu longtemps ailleurs, mais il s’est habitué à mes retours. Alors, à force de toujours me perdre et de sans cesse me retrouver, il ne fait plus attention à moi. Il ne me craint pas, pour tout dire. Il me réserve chaque fois un accueil très simple avec son visage de tous les jours, exactement comme il reçoit ceux de ses enfants qui l’ont quitté le matin et qui, le soir, rentrent des champs. Cette marque de confiance est touchante, je l’apprécie beaucoup.

Ceux qui y reviennent et en disent du mal, le font un peu par dépit. Ils lui en veulent d’être si laid, et, sans doute, les comprend-il puisqu’à leurs yeux il se fait plus laid lorsqu’ils reviennent de loin après une longue absence, la tête encore toute farcie de belles images. Dans le fond, ils l’aiment bien, quoi qu’ils disent. Ils finissent toujours par le voir tel qu’il est et par lui trouver des charmes, mais, à partir de ce moment, ils s’identifient à lui. Ce ne sont plus des nouveaux. D’autres les trouvent laids qui, à leur tour, ne tarderont pas à ressembler à tout le monde. Spectateur immuable du va-et-vient continuel de ses enfants qui émigrent : notre village nargue les prétentions impatientes et fatigue les longues espérances, il reste égal à lui-même.

S’il accueille sévèrement les nouveaux débarqués, c’est qu’ils apportent avec eux l’air malsain de la ville. Je crois le deviner mais il ne peut pas m’en savoir gré, car il se figure que tout le monde le devine et qu’on fait exprès de le mépriser. C’est ce qui explique son excessive susceptibilité. Il semble dire à chacun de ses enfants prodigues :

Ne fais pas le faraud, mon petit, avec ton beau costume et ta valise. N’oublie pas que ce costume perdra bientôt ses plis. Je m’en charge. Il sera taché d’huile, couvert de poussières invisibles qui lui enlèveront son éclat. J’y mettrai des mites, moi. Et un jour qui n’est pas lointain, tu le sortiras pour le porter au champ quand tu iras défricher. Et alors, tu vois ce qui l’attend ! Ta valise ? Parlons-en ! Je sais où elle ira, cette valise. Sur l’akoufi de la soupente, n’est-ce pas ? – Je suis tranquille. Elle aura le temps de s’enfumer. Tu la sortiras un jour pour t’en aller de nouveau. Elle te couvrira de ridicule dans le train et sur le bateau.

 

A suivre …..

 

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