Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens d’ici, mais ce n’est pas chez toi.

Alice Zeniter a obtenu a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens en 2017 pour son roman « L’Art de Perdre ». Nous vous invitons à en découvrir un court extrait lu, dans le cadre de notre mission d’accès à la lecture. Elle raconte avec talent une histoire familiale en lien avec la guerre d’Algérie. Son écriture est très documentée et s’appuie sur la réalité des faits historiques. On ne peut être qu’apaisé après cette lecture qui nous permet de suivre Naïma dans son cheminement vers une paix retrouvée avec ses racines, ses origines et ses identités.

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Lors du trajet vers le port d’Alger, le paysage malingre et souillé du bord de la route gagne cette dignité imperceptible des haies d’honneur au moment des adieux. Les marcheurs, les chiens errants et même les sacs  plastiques paraissent saluer d’un dernier mouvement le véhicule qui gagne la capitale. Ifren demande à Naïma :

Tu as trouvé ce que tu voulais ici ?

Il est évident qu’il ne parle pas des dessins de son oncle, soigneusement rangés dans le classeur qu’elle emporte à Paris et sur lequel elle a trouvé, la veille au soir, une grosse enveloppe de papier brun contenant les œuvres que possédaient Tassekurt ; (je te l’avais bien dit, a ricané Rachida, elle a envoyé quelqu’un nous les remettre pendant ton absence).

Je n’en suis pas sûre, répond-elle sincèrement.

Est-ce que tu savais seulement ce que tu voulais ?

Elle hésite :

Une preuve.

Ifren rit et tousse ; il jette sa cigarette par la fenêtre et attrape une bouteille de soda qui roule derrière son siège. La voiture fait une embardée. Il ne paraît même pas le remarquer.

Que tu venais d’ici ?

Je suppose. Je m’étais dit… que si je ressentais quelque chose de spécial en étant dans ce pays alors c’est que j’étais algérienne. Et si je ne ressentais rien …. ça n’avait pas beaucoup d’importance ; Je pouvais oublier l’Algérie. Passer à autre chose.

Et qu’est-ce que tu as ressenti ?

Je ne pourrais pas l’expliquer. C’était très fort. Mais en même temps, à chaque seconde du voyage, j’étais prête à tourner les talons et à rentrer en France ; Je me disais : « c’est bon, c’est fait. Ça vibre à l’intérieur, maintenant, on rentre ».

Tu peux venir d’un pays sans lui appartenir, suppose Ifren. Il y a des choses qui se perdent… On peut perdre un pays. Tu connais Elisabeth Bishop ?

Elle rit parce que l’apparition du nom de la poétesse américaine dans cette voiture qui longe la côte algérienne à toute vitesse a quelque chose d’incongru. Ifren commence à réciter :

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître,

tant de choses semblent si pleines d’envie

d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

 

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre

tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

……..

Naïma reste silencieuse. Ifren lui sourit :

Personne ne t’a transmis l’Algérie. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’un pays, ça passe dans le sang ? Que tu avais la langue kabyle enfouie quelque part dans tes chromosomes et qu’elle se réveillerait quand tu toucherais le sol ?

Naïma éclate de rire : c’est exactement ce qu’elle avait espéré, sans oser jamais le formuler.

Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens d’ici, mais ce n’est pas chez toi.

Elle s’apprête à ouvrir la bouche, mais il lui coupe la parole aussitôt :

Non s’il te plaît, s’il te plaît. Ne fais pas comme tous les Français qui rentrent au bled pour les vacances et qui ne supportent pas de s’entendre dire qu’ils ne sont pas algériens. Tu vois de quel genre de petits mecs je parle ?

Elle pense à Mohamed qui s’est érigé en gardien du pays perdu sans y avoir mis les pieds et hoche la tête.

Eux, personne n’arrive à savoir ce qu’ils veulent. Ils se plaignent qu’en France, on ne les laisse pas être français parce qu’il y a trop de racisme. Mais si nous, on leur dit qu’ils sont français, tout à coup ils s’énervent : je suis aussi  algérien que toi. Et ils te citent dix noms de villages, dix noms de rues.

Il s’interrompt pour reprendre son souffle puis continue, plus doucement :

Tous ceux dont je te parle, ils n’ont pas vraiment le choix d’être tiraillés. Au moment où ils naissent, l’Algérie dit « Droit du sang : ils sont Algériens ». Et la France dit : « Droit du sol : ils sont Français ». Alors eux, toute leur vie, ils ont le cul entre deux chaises et de manière très officielle. Mais toi… ne joue pas à l’Algérienne si tu ne veux pas revenir en Algérie. Ça servirait à quoi ?

Elle se tait, apaisée, heureuse qu’il ait, lui, deviné ce qu’elle n’a pas pu dire à Mehdi et encore moins à Rachida : qu’elle n’avait pas – du moins pour le moment – envie de revenir.

Mais comme il existe des états qui ne peuvent s’exprimer que par des énoncés contradictoires et simultanés, elle se surprend à penser que pour lui, l’homme doré qui comprend ses silences, elle pourrait un jour avoir envie de revenir.

Quand le bateau quitte le port d’Alger, elle ne sait pas si elle regarde la fausse ville blanche avec l’intensité des adieux ou d’un simple au revoir.

Photo :Alice Zeniter photographiée par Astrid Di Crollalanza

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